Centre de Lecture et d'Écriture (CLÉ-Montréal)

Plaisir d'apprendre

Une amie avec un cœur

L'alphabétisation

J'ai réalisé mon rêve

Obsession

Une amie avec un cœur
par Suzanne Paquin

J'ai 50 ans, et j'ai un cœur comme tout le monde.

Mon grand-père était russe. Son nom était George? Zabroda. Il est mort quand j'avais dix ans. Il arrivait de White Russia (la Russie blanche) où il y avait une guerre. Il se sauvait pour venir à Montréal. C'était un homme dur mais bon. Il m'aimait beaucoup, moi. Il travaillait dans le jour, il bâtissait des maisons. Le soir et les fins de semaine, il ramassait des clous croches, des barils pleins. Moi je l'aidais avec un marteau pour les mettre droits pour qu'il les vende après.

Mon grand-père voulait que j'aille à l'école anglaise. J'ai appris l'anglais mais j'ai quitté l'école à la 7e année et je n'ai pas appris le français. C'est pour ça que je suis venue à CLÉ. Pour lire le français, je lisais le journal, des livres. Je faisais des mots croisés.

Le pire des pires, c'est qu'on a beaucoup ri de moi, ce qui m'a donné un gros complexe. Mais je vous dis que si on ne sait écrire ou lire, on a un cœur comme tout le monde. Un cœur qui peut aimer, qui peut donner, qui peut comprendre les autres.

Moi j'ai eu honte et j'ai été complexée longtemps. Quand je travaillais à prendre des commandes dans une pâtisserie française, il fallait que je prenne le nom et l'adresse des clients. J'ai pleuré et pleuré souvent parce que je ne savais pas écrire et lire le français. Je voulais mourir. Je faisais rire de moi. Ça a détruit le peu de confiance que j'avais en moi.

Ne lâchez pas, je suis avec vous.


Un gros merci à Diane Lambert, la professeure; tu m'as redonné confiance en moi. J'ai appris beaucoup avec toi.

L'alphabétisation
par Nina Mazzer

En arrivant au Canada, je pensais qu'ici il n'y avait pas d'analphabètes comme dans mon pays, le Maroc. Dans mon temps, au Maroc, les femmes ne pouvaient pas aller à l'école. Ici, j'ai connu des analphabètes, pas seulement des vieux mais aussi des jeunes. Comment ça qu'il y a tant d'analphabètes ici? Un jour, j'ai reçu une lettre et je ne pouvais pas la lire. J'ai demandé à mon amie de la lire, mais elle m'a dit qu'elle avait oublié ses lunettes et qu'elle ne pouvait pas m'aider. Plus tard, j'ai appris qu'elle ne savait pas lire. Elle ne veut pas venir en alphabétisation, elle est trop gênée. Dommage!

J'ai réalisé mon rêve
par Fatma Lasmar avec l'aide de sa fille

Bonjour, je m'appelle Fatma Lasmar, je suis ici depuis trois ans et je viens de la Tunisie. Quand j'étais jeune, je n'ai pas eu la chance d'aller à l'école. En m'installant ici au Canada, dans la ville de Montréal, j'ai pu réaliser mon rêve d'écrire et de lire grâce au Centre CLÉ.

Obsession
par Pierre Thérien

Je m'appelle Pierre, je suis un homme d'affaires. Voici mon histoire.

Je suis très peu scolarisé, car je devais aider mon père dans son travail.

Il était entrepreneur électricien; nous habitions Saint-Henri, et la plupart de sa clientèle venait de là. Mon travail consistait à ramper sous les maisons. Mon père se trouvait dans une des pièces au-dessus, faisait un trou avec une perceuse dans le plancher, et poussait le bout d'un fil que j'attrapais pour le faire remonter là où il faisait un second trou. Seulement un espace très restreint qui me permettait de ramper sur la terre desséchée et poussiéreuse. Souvent j'y voyais des trous de rats et parfois des rats. Les soliveaux étaient tapissés de fils d'araignées.

Mon père me faisait manquer l'école pour l'aider. Ça faisait bien mon affaire. Il faut dire que j'étais un enfant particulièrement difficile et rêveur. Pendant les cours d'histoire, j'étais parti et combattais aux côtés des Indiens.

Tout ça pour vous dire que j'ai une orthographe très pauvre.

Il y a peu de temps, j'avais commandé des matériaux très spécifiques et mon vendeur ne comprenait rien à ma commande. Je me rends chez le marchand et demande ma commande. La préposée à la réception me dit que M. Bernard n'est pas là et, du même souffle, elle me tend un carnet et un crayon, puis me dit que Bernard veut que je lui décrive exactement ce qu'il me faut étant donné que la commande était très spéciale.

Pris au dépourvu, ne voyant comment m'en sortir, je me mets en colère et repousse du revers de la main le crayon et le papier pour lui dire que ça faisait assez longtemps que j'attendais et que s'ils ne comprenaient pas, j'irais ailleurs. Et je suis parti.

Un fois dans mon véhicule, je me suis senti honteux; j'ai pris mon téléphone pour appeler la réceptionniste et m'excuser.

Comme par un heureux hasard, cette journée, j'entends à la radio qu'il existait un programme pour les personnes ayant de la difficulté en alphabétisation. Le Centre CLÉ...

J'ai beaucoup hésité avant d'appeler. Puis quelques jours plus tard, je me suis décidé et j'ai pris rendez-vous.

La jeune femme qui m'a répondu m'a dit qu'elle devait m'évaluer pour connaître mon niveau de difficultés. Me voilà reparti me faisant un scénario dans la tête. Je n'allais pas être encore humilié. Mais l'interlocutrice, qui avait sans doute perçu dans ma voix une certaine panique, sut me calmer avec beaucoup de délicatesse et me fixa un rendez-vous.

Toute la semaine, je me suis tourmenté me demandant si j'étais pour être à la hauteur de mes propres attentes.

Date fatidique du rendez-vous.

Je stationne devant le 4273 Drolet, une école!

En quelques secondes, je me suis vu 38 ans en arrière. Un grand bâtiment austère de 4 000 pieds carrés. L'édifice me semblait hostile et froid. De l'autre côté, une église de pierres grises. La petite rue étroite alignait toute une série de maisons en briques rouges ornées de corniches de toutes sortes. Je n'arrivais pas à dissiper une sorte d'angoisse que je sentais au plus profond de moi. La cour de l'école, probablement rongée par le temps, laissait entrevoir des brins d'herbe qui poussaient à travers les fissures de l'asphalte, comme si la terre voulait sortir de sa coquille trop longtemps enfermée.

Je montai les quelques marches et poussai la porte. « Excusez-moi, madame, je suis ici pour CLÉ. » Une dame me répondit : « C'est au quatrième étage. » « Merci » et je repris mon chemin. Plus je montais, plus mon coeur battait, je ne savais pas si c'était l'escalier ou l'angoisse. La rampe était munie de petites tiges, qui excédaient du guide-main. On les avait installées pour que les enfants ne glissent pas à cheval.

Arrivé au quatrième étage, je frappe à la porte. J'ouvre et je la vois assise à une table, dos aux fenêtres; le soleil qui entrait dans la pièce ne me permettait pas de bien la voir. Elle se lève et avance vers moi. La pièce ressemblait à une classe qu'on aurait coupée en deux, une table, deux pupitres. « Bonjour » me dit-elle en me tendant la main. Une jeune femme brunette très mince qui semblait aussi nerveuse que moi m'invita à m'asseoir. Je me sentais très intimidé. Elle a d'abord commencé par me mettre à l'aise, et me posa quelques questions sur mes années d'école, me demanda d'écrire une petite dictée pour cerner mes difficultés. Elle me fit une telle impression que je crois que j'aurais été très déçu si elle m'avait dirigé dans un autre groupe.

Je fus très soulagé quand elle me dit que je pouvais être dans sa classe. Elle me fit visiter les locaux, un très grand corridor, des tubes fluorescents accrochés au plafond, suspendus à des tiges qui donnent l'aspect d'entrepôt avec des casiers de chaque côté du corridor. Puis nous entrons dans une classe, tableaux sur les murs, fenêtres à carreaux, quatre à cinq tables, des chaises disposées ici et là. Tout cela me ramène loin derrière. Il ne manquait que les pupitres alignés. Croyez-moi, j'ai dû me faire violence pour venir au cours. Mais maintenant, grâce à cette jeune femme, j'ai tellement soif d'apprendre. J'espère juste une chose, ne plus avoir honte d'écrire et le faire librement. Je dis librement car ça fait toute une vie enfermé dans une prison dont les murs sont des accords de verbes, des auxiliaires, des homonymes. Tout ça était pour moi comme du chinois. Vous qui possédez le don de l'écriture possédez une qualité de vie que vous ne soupçonnez pas.

MON ENFANCE NE FUT QUE
DE SOMBRES TEMPÊTES

PARSEMÉE CERTAINS JOURS
PAR DE PETITS SOLEILS.

LES SAISONS QUI SUIVIRENT
NE LAISSÈRENT QUE MISÈRE

ET GRAVÈRENT DANS MON ÂME
BIEN PEU DE LUMIÈRE.

VOILÀ QUE J'ARRIVE
À L'AUTOMNE DE MA VIE

ELLE ME FAIT EMPLOYER
TELLEMENT D'ÉNERGIE

POUR ESSAYER DE SAUVER
MON ÂME MEURTRIE.

ET QUI SAIT SI UN JOUR
JE POURRAI AU GRAND JOUR

MONTRER MON ÂME
SANS LE MOINDRE DÉTOUR!



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